Le plus beau métier du monde.

mardi 2 mars 2010 § 8 Commentaires

« C’est le plus beau métier du monde … mais c’est aussi le plus ingrat. »

Du côté de Besançon.

Ce soir, au moment où j’allais écrire sur ma vie m’est tombé devant les yeux quelque chose de troublant. Un lien sur FaceBook, une petite chose. Bon je triche aussi parce que je connais une ou deux personnes à l’école de sage-femme de Besançon.

Sans plus attendre je vais ouvrir les hostilités par deux petits liens.

Un article du Figaro en ligne.

Le JT du soir de Franche-Comté, à voir à la 14e minute.

Alors elles ont craqué.

Il faut dire que Besançon n’est pas l’école de sage-femme qui possède une certaine réputation en la matière d’après les maigres échos que j’en ai eu.

C’est donc avec classe et courage que 45 des 49 étudiants de 3e et 4e année de l’école on jeté l’affaire sur la place publique : le sujet tabou par excellence. A vrai dire c’est une chose dont on parle assez peu chez nous. Elles ont osés (et il le fallait vraiment) lancer le débat sur les mauvais traitements dans nos études.

J’écris ce billet du jour pour leur apporter mon soutient d’étudiant sage-femme et pour faire l’écho que je peux faire. Alors étudiant(e)s sages-femmes qui lisez ce blog, vous pouvez faire tourner car il faut que cela fasse du bruit !

Le paragraphe suivant est optionnel pour les âmes sensibles, on va aller dans le gore.

Le revers de la médaille.

On nous a prévenu en début de parcours : les études de sage-femmes ne sont pas pour les rigolos. Entre les odeurs, les spectacles et les petits mots gentils, je crois que ce n’est pas forcément lié au métier.

Je ne m’étendrai pas aux médecins (certains chefs nous considèrent clairement comme des sous-merdes) qui, au fond, nous méprisent parfois parce que nous faisons des études de sage-femme (et ils méprisent les sage-femmes parce qu’elles restent pour eux des « petites mains de l’obstétrique »). Taper sur les médecins devient un exercice trop facile par les temps qui courent.

A la place je vais décrire une garde type : ce que j’appelle moi une garde « chiante ». Oui, je suis sûr que vous vous demandez parfois ce que je mets derrière ce petit mot qui résume ma journée ou ma nuit et sur laquelle je ne m’étends d’ailleurs généralement pas.

Arrivé en garde à l’heure, en voyant l’équipe de nuit je me dis « Bon au moins il y a … elle est sympa et elle enseigne bien ». Ce qu’il y a en salle : une IMG, deux femmes en travail. La bonne sage-femme récupère l’IMG (et heureusement pour la patiente oserais-je affirmer) et je me retrouve avec … « Oh non, pas elle … »

La sage-femme me dit sèchement « Ben alors, t’attends quoi pour aller voir ta patiente ? »

« C’est mieux d’y aller ensemble non ? Comme ça on peut se mettre d’accord ! » Même quand je n’apprécie pas la sage-femme j’essaye de garder un grand sourire et d’être conciliant. Je sais déjà, au rictus qu’il y a sur ses lèvres que je ne suis qu’un deuxième année, un boulet.

Premier examen, tout va bien. Je me dirige vers le partogramme pour tracer ma courbe. « Ah non laisse ça, c’est mon boulot ; et puis c’est médico-légal alors pas touche. N’écrit pas ! » Ah ?! C’est bien, ça m’évitera de valider mes objectifs de stage. Je ne dis rien.

Le temps passe. Urgence numéro un qui m’emmène un peu loin, heureusement un peu de répit. J’essaye de faire dans l’efficace : diagnostic, pronostic, conduite à tenir. Je résume le dossier, je vais voir les sage-femmes pour discuter de la thérapeutique à envisager. Un sourire et un rictus méprisant. Au moins il n’y a que la moitié de la salle de naissance que insupporte aujourd’hui.

La journée continue. Je surveille mon rythme, je fais mes transmissions, je sonde quand il faut. J’ai à peine le temps d’aller manger car arrivé à 14h l’accouchement approche à grand pas. Je prépare mon chariot pendant les infirmières prennent le café, je remets de l’ordre dans les pochons, je prépare ma délivrance dirigée. De toute façon comme on me l’a dit en début de garde depuis la porte de l’office « Si t’as besoin de mon aide tu sais où me trouver hein … » Merci aux infirmières qui parfois nous délèguent leurs tâches.

Arrivée de l’accouchement. 4 mains … aux épaules. Oui c’est mon 12e accouchement, j’ai déjà fait un deux mains … « Tu comprends j’ai eu peur que t’y arrive pas … » se justifiera la sage-femme avec une mauvaise foi rare. C’est vrai qu’il y avait d’énorme risque : deuxième pare, premier accouchement d’un bébé un peu plus gros avec un périné intact, sous péridural et qui a fait une préparation à la naissance. Non, vraiment, je me demande comment j’aurai pu le rater celui là.

« Bon ben tu la réinstalle et tu feras l’examen du bébé ? » dit la sage-femme. Il faut qu’elle finisse son café, c’est comme ça. « Oui chef ! » Est-ce que j’ai le choix ? La patiente doit passer avant mon ego, bien sûr que je vais le faire.

L’IMG a expulsé. Un foetus à 25 semaines. La sage-femme le ramène dans un petit plateau. C’est vraiment petit à cet âge. Alors qu’elle se dirige vers la … pour faire la toilette l’autre me jette un œil et dit « Bah l’étudiant a qu’à faire la toilette … il sera bien content de la faire non ? » et toujours ce rictus. C’est vrai que j’adore les toilettes mortuaires … c’est tellement … cool.

Fin de la garde. J’ai réussi à grignoter un bout de pain sur le coup de 16h et je laisse une patiente à 8 cm. Je l’ai examiné une fois. « Tant qu’elle n’a pas de péridurale, ça sert à rien que tu l’examines, tu vas lui faire mal ! Les hommes sont des brutes ! » Oui, c’est clair ! Je suis une brute, et d’ailleurs je n’ai jamais examiné de femme sans péridurale : pas aux urgences ni en consultation. Cela ne fait peut-être même pas parti de ma formation. En sortant de la chambre après la sage-femme la patiente me glisse « Elle n’est pas très correcte avec vous, je trouve. » J’ai un sourire gêné.

Arrive le pire moment : la validation de stage. Elle prend ma feuille avec un air sadique. « Faut qu’on parle, viens dans l’office. » Je la suis, bien sûr. J’ai besoin de neuf signatures pour mon stage et donc j’ai besoin de la sienne. « Ça ne va pas du tout ! Tu ne prends pas assez d’initiative … t’es sûr que tu veux faire sage-femme ? » J’encaisse. On encaisse toujours. J’ai 12h dans les pattes, j’ai eu droit à ses paroles sèches, j’ai été rabaissé devant la patiente, j’ai eu droit à une expression de son mépris presque constant. « En plus tu ne m’as même pas attendu pour l’examen du nouveau-né ! » Ce reproche n’est pas justifié. Je sais qu’il n’est pas justifié. Est-ce que je peux ouvrir ma gueule pour autant ? Non, elle a ma feuille, elle n’attend qu’un signe de ma part. Je serre les dents et je marmonne un « Désolé, j’ai dû mal comprendre. » Je m’en tire avec un « Ne prend pas assez d’initiative, doit apprendre à faire des transmissions. Bonne maitrise des soins infirmiers ». »Il faut bien qu’il y ait du positif non ? ».

A part ça, nous sommes heureux.

Nous n’avons pas d’horaires impossibles. Nous n’avons pas de contrôles à l’improviste. Nous n’avons aucune raison de stresser. Non vraiment aucune, surtout dans une clinique en double jury avec une formatrice qui vient spécialement, une sage-femme du service et une patiente tirée au sort.

On nous donne les tâches ingrates parce qu’il s’agit d’un « contrat pédagogique : vous leur rendez service et en échange elles vous enseignent leur métier ». Les patientes le voit.

Les filles de Besançon ont du courage. J’espère pour elle que cela ne leur retombera pas dessus. Moi pour l’instant je n’ai pas eu droit aux coups de dossier. Juste quelques humiliations, quelques paroles de travers, des mots secs, des rictus de mépris et cette question qui revient parfois « T’es sûr que tu veux être sage-femme » à laquelle revient une réponse de plus en plus forte : oui. Prochaine fois je hurlerai dans l’oreille pour que ça rentre bien. Non, quand même pas. Mais ça me ferait rire.

A part ça, nous sommes heureux. Je sors régulièrement de garde avec un sourire indécent parce que la garde a été géniale, parce que l’ambiance de travail était bonne (ou au moins pas pesante) parce que la sage-femme avec qui j’ai travaillé a considéré que j’ai travaillé avec elle et non pas sous ses ordres.

C’était un billet coup de gueule. Je crois que cette affaire va faire du bruit. J’espère que cette affaire va faire du bruit.

Je ne vais pas me plaindre de mon école, car il y a beaucoup de positif de notre côté. Nous ne sommes pas encore au niveau de Besançon.


Cela me rappelle une discussion en classe intéressante que j’ai eu l’année dernière. Je crois personnellement qu’il y a des enjeux de sélection derrière tout cela et qu’on cherche à nous briser ou à nous pousser dans nos derniers retranchements. On tente de faire de nous des guerriers. Je crois qu’ils ont raison de former des guerriers, mais je crois que ça va parfois trop loin.

Quelques précisions. (Edith a écrit cette partie le 3 Mars.)

Il me faut apporter quelques précisions sur les développements de l’affaire. Pas assez à ma connaissance pour en faire un article seul.

D’abord sur le récit de stage, c’est une compilation d’exemples, de choses qui me sont arrivées. Comparé à ce que j’ai entendu sur d’autres gardes qui se sont mal passées, c’est gentil. Cette garde n’a jamais existé en tant que telle mais … cela reste quelque chose de relativement réaliste.

Deuxième précision : Le Monde en ligne a publié hier un article un peu plus poussé que la dépèche AFP de base et qui est beaucoup plus intéressant. Vous le trouverez par ici.

Cette histoire commence à faire du bruit, c’est une bonne chose. J’ai parlé avec des gens sur la mailing de l’ANESF et ils suivent l’affaire de prêt. On est derrière vous, les gens de Besançon, courage !

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§ 8 réponses à Le plus beau métier du monde.

  • ambresf dit :

    c’est bizarre, ça me rappelle quelques chose… heureusement tout ça est loin derrière. et promets moi une chose jeune esf: contrairement à certaines de mes collègues, ne fais jamais, mais alors jamais subir ça aux étudiants quand tu seras diplômé…

    • gromitflash dit :

      Je peux le promettre maintenant. Il parait pourtant qu’on en arrive parfois à reproduire le modèle éducatif que l’on a eu. J’espère que je serai capable de reproduire le meilleur en évitant le pire.

      • ambresf dit :

        malheureusement, je connais beaucoup de jeunes sf qui reproduisent ce mauvais modèle éducatif… mais c’est possible de faire autrement…

      • gromitflash dit :

        Heureusement, j’ai eu plutôt de la chance pour l’instant. J’ai eu des sage-femmes qui m’ont enseigné mon métier avec passion, j’ai appris énormément. Celles qui m’ont traité d’une mauvaise façon, il y en a eu peu pour l’instant ; hélas on retient souvent les mauvais souvenirs.

  • edenlys dit :

    Je viens de lire l’article du Monde sur le sujet, et je comprends ton coup de gueule. En prépa, on s’en prend aussi parfois dans la gueule, mais ça reste cadré sur nos performances. Même si on a parfois du mal à prendre du recul par rapport à ça, il n’y a rien de personnel. Là, c’est carrément un rabaissement de la personne dans son intégrité physique et morale, aberrant dans un métier aussi humain que celui de sage-femme.

    • gromitflash dit :

      Les sage-femmes sont dures à cuir, c’est un métier où il faut l’être mais où il faut également être humain.

      Elles répètent ce qu’elles ont subit : comme les aide soignantes ou les infirmières qui parfois rabaissent leurs élèves parce qu’elles sont aussi passées par là. On espère que cela s’estompe à mesure qu’on en parle mais … je me demande s’il y a des systèmes de prévention qui ont été mis en place. Ce qui est sûr c’est que ça prendra du temps à changer !

      Toi tu as choisis la prépa, et c’est aussi un chemin de croix. J’en serai incapable ! (même si la PCEM1 n’est pas triste).

  • Aurély dit :

    Vraiment pas cool….
    J’ai eu de la chance pour mes études. Mes gardes avec des pestouilles, je les compte sur les doigts de la main…
    J’ai fais un max de stages en extérieur…

    Courage et oui, hurle dans l’oreille la prochaine fois que OUI tu veux faire ce magnifique métier (certes pas assez reconnu…) sinon tu ne serai pas là!!!

    • gromitflash dit :

      Promis, je lui percerai le tympan !
      (et heureusement qu’il y a des professionnels qui me disent que j’ai ma place dans ce que je fait ! Ca me fait toujours très plaisir !) :D

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