La vie doit continuer.

jeudi 5 août 2010 § 6 Commentaires

Histoires de chasse et bruits de couloir.

On en a tous entendu parler au moins une fois. Pendant nos études on a eu l’histoire d’une collègue qu’a pas eu de bol, qu’est tombé dessus, qui a su ou non trouver les mots correctes pour ramasser quelqu’un à la petite cuillère, gérer l’étudiant(e) et faire le nécessaire pour assurer sa mission.

Ces histoires nous les avons en tête à chaque fois qu’une femme viens aux urgences en disant qu’elle sent que son bébé bouge moins dans son ventre. Peut-être que c’est la fatigue, peut-être qu’il n’a pas assez de place. Beaucoup de choses peuvent expliquer qu’une future mère sente moins son bébé bouger.

Mais, la sonde d’échographie en main nous avons ce spectre qui s’accroche à notre nuque, nous pointons le cœur par réflexe et, quand l’image bouge, nous avons malgré nous un petit soupir de soulagement car dans le pire des cas à présent ce qui peut arriver est une extraction chirurgicale en urgence.

Une journée comme les autres au CEF.

La journée avait commencé comme n’importe quelle autre. Une montagne de dossier, des patientes à voir et l’espoir fugace de finir à l’heure pour manger en plus de quinze minutes. Une journée comme toutes les autres avant.

Et merde, marre de tourner autour du pot. Pour ceux qui savent pas au CEF on fait consultation pour un suivi intensif de grossesse : fin de grossesse, pathologies. On suit les bébés de près.

Des cris, des larmes.

J’ai des images qui me reviennent en tête. Je n’avais jamais vraiment vu la douleur en fait.

Elle revenait avec son pelviscan. Un contrôle de monitoring de routine après un échec de Version par Manœuvre Externe, histoire au passage de demander un avis du chef de garde et de décider entre l’autorisation de tentative pour la voie basse (bébé en siège oblige) et la Césarienne.

La femme sur le lit, la sage-femme qui tente de la brancher. En me voyant entrer elle me donne les électrode et me confie la manipulation. Commencent alors une dizaine de minute de recherche laborieuse. Je vérifie que mes électrodes sont branchées, je vérifie que j’ai assez de gel et peu à peu j’ai ce spectre bizarre qui s’accroche à ma nuque, qui me rappel l’histoire de celle à qui … Rien. Toujours rien. Je pousse le son à fond, je capte avec peine le pouls maternel, avec des parasites. La sage-femme revient, demande à la patiente si elle a mis de la crème hydratante ou quelque chose d’inhabituel.

On se dirige vers le cabinet d’échographie pour chercher un angle où l’on verra le cœur pour l’enregistrer ensuite. Le téléphone sonne et la sage-femme me laisse commencer. Deux minutes interminables. La sonde en main je me lance dans l’échographie. La tête d’abord, dérouler le rachis et …

L’image est fixe. Je pivote la sonde et tombe sur une coupe du cœur. Les quatre cavités, deux oreillettes, deux ventricules, fixes. Horriblement fixe. Je l’ai aperçu deux secondes. Je retire ma sonde. La patiente a détourné le regard, ses yeux sont blêmes. Je vérifie. Je ne veux pas avoir vu ça. Je refuse d’avoir vu ça. C’est le dénis, je sais ce que c’est, on l’a vu en cours. Ce truc qui commence le deuil. J’ai peur, mon cœur se met à battre trop fort, ma blouse se trempe de sueur, mes poils se dressent les uns après les autres. J’appelle la sage-femme qui ne vient toujours pas. Je suis seul avec une patiente et son bébé mort avec l’horrible certitude de savoir et l’impossibilité de dire quoi que ce soit. Je ne suis qu’un étudiant sage-femme et sur un diagnostic aussi simple et aussi grave je n’ai pas le droit de dire quoi que ce soit. Il serait horrible aussi de se tromper.

Je retire ma sonde, la sage-femme revient et nous voit. Elle me prend la sonde des mains et le cauchemar commence. Les mêmes gestes, la même conclusion. Brutale.

« Madame, votre bébé est mort. » Dur, le diagnostic tombe comme un couperet et la réalité submerge ces deux minutes de tension. Il y a eu des cris de colère, de désespoir. Des sanglots, des pleurs. Dans la salle quelqu’un entre, l’infirmière. On appelle le chef de garde. La sage-femme se retourne vers moi « tu peux aller voir les autres rythmes ? ». Je sors, je chancelle. Les larmes montent mais je les refoule. J’ai envie de hurler, j’ai envie de revenir en arrière, je bout de comprendre. Mais il n’y a rien à comprendre pour l’instant. On ne sait pas, c’est tout.

Je croise des collègues qui me demande si tout va bien. Je compose un visage qui se veut habituel, simple, souriant, serein. Factice. Je m’automatise, j’invite les patientes à aller en salle d’attente, je m’extasie devant un rythme normal. Cette histoire est une parenthèse : un cas particulier dans un océan de cas normaux. Les autres vont bien, les autres n’ont pas de problèmes.

Peu à peu un sentiment d’injustice m’étreint. Je fais ce que j’ai à faire, c’est tout. Je suis en colère. Je suis même furieux que cela arrive. Pour elle et pour moi. Les gens autour de moi ne savent pas, ne conçoivent pas. Le monde ne s’arrête pas. Vingt secondes de haine farouche pour comprendre que ce décès est sans doute affreux mais que la vie continue toujours à côté.

Je finis ma matinée et je m’éclipse. Les larmes viennent, je cherche un endroit où m’isoler. Je n’ai pas le droit. Pas en public. Je m’effondre. Deux minutes peut-être.

En remontant mon deuil est fini. Je souris aux sage-femmes et aux infirmières qui me demandent si cela va. Oui la première fois c’est dur. Oui j’ai eu du mal à encaisser. Oui j’ai été dévasté une demi-heure mais je suis prêt à bosser. D’un coup tout le monde me demande comment je vais, eux qui la veille s’en moquaient. Et d’un coup je me suis senti plus proche d’eux.

J’ai débriefer ça avec la sage-femme, j’en ai parlé. Je crois qu’avec cet article cela ira mieux. J’ai eu du mal à l’écrire mais les souvenirs d’aujourd’hui sont gravés dans ma mémoire.

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§ 6 réponses à La vie doit continuer.

  • 10lunes dit :

    Juste une pensée solidaire.
    En choisissant ce métier, on n’imagine pas – en tout cas je n’imaginais pas – se confronter à la mort ; d’autant plus intolérable qu’elle vient interrompre ce qui commençait à peine…
    Nous n’étions pas formés à accompagner ceux qui restent, les parents. Nous préférions les fuir sous prétexte de respecter leur douleur… J’espère que cela à changé.

  • 10lunes dit :

    Que cela a changé…

    • gromitflash dit :

      Heureusement en un sens cela a changé. On n’abandonne plus les couples à leur douleur solitaire et on essaye de les aider à faire leur deuil.
      Mais la première fois fait un choc réel.

      Et pourtant on nous dit qu’on la verra, la mort. Juste que c’est la forme la plus injuste qui existe.

  • ambre dit :

    on nous dit qu’on la verra… mais on n’y est jamais préparé. moi je me suis effondrée, pas devant les parents mais je ne leur ai malgré tout pas caché ma tristesse. courage.

    • gromitflash dit :

      Je me suis effondré après, et ça m’a fait mal. Plus un choc qu’autre chose. J’avoue qu’hier en branchant une patiente au même lit de RCF pour ensuite l’examiner avec le même appareil d’écho j’ai eu une sorte de peur irrationnelle.

  • ambre dit :

    c’est normal…moi ,c’est refaire un accouchement dans la même salle qui m’ a mis un coup au coeur… d’ailleurs, je te dirais que cette salle, je l’évite quand je peux…

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