Faites de beaux cauchemars

jeudi 10 mars 2011 § 4 Commentaires

Je ne ferai pas de billet de fond sur la journée de la femme. Trop mainstream à mon goût et je trouve que le traitement qu’en font les gens dans mon entourage est à vomir plus qu’autre chose. « Ce soir chéri je t’offrirai des fleurs, je t’inviterai au resto et je ne foutrai pas mon point dans la gueule à la fin de la soirée. C’est ta journée après tout. »

Donc à la place je vais m’apitoyer sur ma vie d’étudiant sage-femme misérable qui passera aux rattrapages ses épreuves cliniques. Une petite pause souffrance immonde au milieu de mes vacances d’été. Fuck it.

 

Cliniques

Dans la vie d’étudiant sage-femme viens le moment de vérité : la clinique. On se lève comme tous les matins, on sort sa blouse repassée avec soin et son matos au grand complet (en incluant le stéthoscope de Pinard, le stéthoscope double foyer et tout le toutim) et on se dirige vers la maternité-école le cœur lourd. Un peu comme de monter sur un échafaud.

Je dois dire que je multiplie les bourdes à chaque fois. Par exemple la dernière fois je me suis rendu compte que je n’étais pas dans le bon service de grossesse pathologique 5 minutes avant ma clinique. Là j’avais juste oublié mes blouses et mon matos. Mais bon, quand on est un bon étudiant sage-femme on sait s’en sortir même si une tornade sévit, et j’ai donc chopé un pyjama de bloc, le haut d’un pote, le matos d’une copine et je suis arrivé à l’heure (mais essoufflé tout de même).

J’ai manqué de temps. Parce que la patiente avait son échographie, parce que la condisciple qui passait avant moi a mordu sur le temps réglementaire. J’ai manqué de temps pour réfléchir à mon cas qui était bizarre (oui, un décollement placentaire non marginal sans hématome rétro-placentaire ni anomalie du rythme cardiaque fœtal), j’ai manqué de temps pour préparer mon oral, et étrangement, vu que j’avais manqué de temps sur toute la ligne, j’ai raté mon oral.

Mais je valide la tête de ma chef de clinique quand je lui ai expliqué le cas. C’est clair que ça, ça ne figure dans aucun livre.

 

Juste dépression

J’ai donc discuté de mon échec, en ravalant quelques larmes qui essayaient de s’échapper (parce qu’un mec, un vrai, ça ne pleure pas, même en sage-femme ; il y a des stéréotypes sociaux à respecter bordel quoi) et je suis allé me bourrer la gueule. Le matin suivant je n’ai pas mangé et je suis resté au fond de mon lit d’une façon totalement apathique. Quand le futur a l’air totalement noirci on se demande ce qu’on fera. Bien sûr quand on reçoit 5 messages de sa classe de filles qui nous demande si on va bien et si on viendra, ça va mieux.

J’ai donc déjeuné. Parce que mon estomac m’a juste fait piger que je ne pourrais pas tenir plus de 36h sans manger. Je crois que sans ça je n’aurais même pas eu la force de me lever en fait.

Et je suis allé en cours.

 

Cauchemars

J’ai vu la mort.

Mais commençons par le commencement, si vous le voulez bien.

Je me suis rendu en cours en ayant l’impression de voir le soleil pour la première fois depuis longtemps. Il faisait très doux, voir douceâtre en fait. Un temps où il ne fait pas doux, mais pas vraiment froid non plus. Un peu trop humide peut-être mais en même temps sec et sans vent. Un gars sur le quai du métro agitait un gobelet plein de ferraille en réponse à un autre gars en face. J’ai croisé un tas de gens en me disant que je pourrais écrire un truc dingue avec juste du réel si je détaillais bien tout à fond (il faudrait 25 pages pour un simple trajet de métro… Mais je ne suis pas Balzac). Arrivé au RER B, j’ai eu un problème. Plus de RER.

Bon, j’ai pris le métro à la place. Rien de méchant, mais ça m’a juste fait chier.

 

Aujourd’hui cours unique : législation du décès en France.

Qu’est-ce qu’un corps, qu’est-ce qu’un fœtus et surtout, une fois que vous êtes mort, on fait quoi ?

Il faut dire qu’on est plus habitué aux certificats de naissance qu’aux certificats de décès dans ma profession. Donc voir un certificat de décès, savoir comment on le remplit, pourquoi, ce que sont toutes ces cases qu’on peut cocher. Par exemple cette drôle de case obstacle médico-légal qui fait que la Mairie appellera le commissariat qui appellera le procureur qui enverra ses médecins légistes, ce qui fait que le corps quittera son chez soi pour aller Quai de la Rapée à l’Institut médicolégal de Paris.

Ca me rappelle une histoire ça tiens. Mon premier jour de stage de PMI où ma sage-femme m’avait donné rendez-vous devant le département de Paris pour m’emmener au Département. Là, alors que j’attends une « rousse au sac à dos bleu » un mec m’aborde. L’air paumé, presque absent, des cernes énormes sous les yeux.

« Bonjour, je dois … enfin on m’a appelé ce matin … vous savez où je trouve l’institut médico-légal ? »

Ca c’était une journée de merde pour lui.

 

Le cours s’est achevé sur les dernières dispositions législatives par rapport aux fœtus. Par exemple que n’importe quel fœtus après 14 SA est maintenant inhumable après accord de la Mairie, quittant ainsi le statut de déchet anatomique.

Le cours ne s’est pas achevé en fait.

Le cours a continué avec la visite de la chambre mortuaire. Parce que sous ses dehors sympa, la maternité est le deuxième service qui fournit des corps après la réanimation intensive. Nous sommes des « partenaires privilégiés » comme nous a dis la cadre.

En fait c’était presque vivable.

On est entré par le côté public. Une salle d’attente, une odeur de peinture fraiche et de fleurs artificielles. On a vu des salons de recueillement et de levées de corps. Une place pour un chariot ou un couffin, des sièges, une table avec une boite de mouchoirs en papier. Et nous avons donc traversé ce salon pour passer de l’autre côté. L’office pour le personnel (car il faut bien que les gens de ce service vivent), un poste de soin un peu spécial. Et un ascenseur. Un ascenseur bizarre, tout en longueur avec un grand tableau. Le tableau des patients comme on nous a expliqué : des noms, des numéros, des jours, des dates, des pense-bêtes, des âges gestationnels … un peu comme dans n’importe quel service hospitalier au fond.

Ensuite la salle de toilette. Pour ceux qui en ont une. Et les boites pour les pièces anatomiques (les jambes coupées, les fœtus, etc).

Et la chambre froide. Je crois que c’est ça qui me donnera des cauchemars les prochains temps. Un énorme frigo avec des corps emballés dans leurs draps, sur leurs chariots à roulette. Des corpulences diverses. Sur l’un on devine la maigreur d’une petite vieille dénutrie, sur l’autre on remarque des jambes bizarrement arquées. La vision est dérangeante. Et dans cette chambre froide on remarque peu à peu une odeur. Quelque chose d’acre, d’inhabituel. La mort. J’ai vu la mort, je l’ai senti et je peux dire que la mort pue, qu’elle n’offre pas de dignité.

J’espère que je mourrai chez moi, que je n’aurais jamais à me retrouver dans ce genre d’endroit.

La visite s’est finie par les salles d’autopsie et de foeto-pathologie. Les tables comme dans les experts, faciles à nettoyer, avec leurs loupes, leurs balances, leur surface millimétrées.

 

En ressortant de là, le monde avait l’air plus beau, le ciel plus bleu.

Après tout, les rattrapages, c’est pas la mort.

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§ 4 réponses à Faites de beaux cauchemars

  • desmares martine dit :

    Un grand moment de solitude mais de mon temps !!! études en 1975, la mort on en parlait pas pendant les études !!! On savait pas faire les papiers, ce dont tu parles personne ne me l’avait jamais dit . Alors ce fût des larmes et oui toujours, des sueurs, des foutes et des
    reculs. Puis je me suis formée , j’ai appris à prendre dans mes bras un bébé sans vie, pas dans un plateau ,, pitié, j’ai appris à l’habiller à l’humaniser par un regard affectueux,et respectueux.
    Oui partenaires privilégiés, je ne crois pas que nos ministres le savent quand ils réduisent les effectifs partout dans la FPH. Comment accompagner la mort et les parents dans ces situations traumatiques si on ne dispose pas de temps ! Toutes les grossesses qui suivent resteront empreintes de ces traumatismes du réel !

  • 10lunes dit :

    Sale(s) journée(s), visiblement. Désolée pour toi.
    Demain est un autre jour…

  • naruta17 dit :

    Allez courage! Effectivement tu auras de meilleures journées!!

  • ambresf dit :

    ne t’inquiètes pas, tu l’auras ta clinique! faut dire qu’ils ne t’ont pas gâté… quant à la mort, nous on n’hésites pas à se faire aider pour les papiers, la cadre, l’état civil… même en ayant eu un cours, on n’en remplit quasi jamais!

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